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jeudi 7 juillet 2022

La chanson de Korolev.


 « Le destin mêle les cartes et nous jouons »

Arthur Schopenhauer

Île artificielle, Nelson Mandela, large de l’Angleterre.

31 décembre 2031. Un hiver banal, semblable à des milliers d’autres. L’air vif et transparent transforme en film technicolor les différents emplacements aménagés pour la transition.  Des nuées de techniciens parcourent le tarmac, des véhicules de toute nature filent sur le béton. Dans le Noyau, les Omniscients sont fébriles à mesure que s’annonce le Transfert.. Presque 00 H 00, un cycle de plus s’achève. Dans quelques instants, ce serait l’immobilisation totale, les machines, les hommes, le vent même, tout serait figé  – dans quelques instants commencerait  le Transfert.

Assis dans l’appareil, Wenten Possum Tjapaltjarri parcourt du bout des yeux une série d’écrans de contrôle, ajuste les derniers paramètres nécessaires à la projection en cours. La check-list achevée, il lève les yeux vers le chronomètre. C’est le moment. Il se cale avec un soupir, et s’installe confortablement tout en ayant une pensée pour son père qui l’attend, là-bas… A la frontière de la Tasmanie. Puis concentré, il place ses membres inférieurs et supérieurs dans les alvéoles du siège et ferme les yeux. Les chiffres de l’heure inéluctable s'inscrivent en hologramme sur la verrière.

00 H 00… Transfert…

Le visage du monde a changé depuis la première décennie du 21ème siècle et la terraformation de la planète Mars par la Chine. L’empire Céleste a déconcerté le reste de la planète, en lançant la première, ses vaisseaux vers la planète rouge.

 Et puis la technologie du Transfert révolutionna les voyages dans l’espace. La translation n’était plus du domaine de la physique, mais ce n’est guère le moment d’une explication, peu nécessaire, d’ailleurs… L’innovation la plus marquante de la Nouvelle République Populaire de Chine  fut d’associer à son essor spatial la plupart des pays neufs. Ces nations qualifiées de sous-développées au siècle précédent.

Le choix du docteur Wenten Possum Tjapaltjarri n’était d’ailleurs pas  totalement gratuit. Outre ces fonctions de Cryptozoologue, il était le plus apte à résoudre le fait inexplicable qui troublait la plupart des gouvernements…

*

Le Transfert nécessite un relais sur la lune. Un calcul précis des données est recommandé.  L’astre de la nuit avait été la première phase d’une conquête qui semblait se révéler exponentielle. La lune cachait une partie importante de sa surface aux observateurs terrestres. Ceci était dû au fait que le mouvement de rotation qui l’animait se produisait dans le même sens, et dans  le même temps que son mouvement de révolution autour de la terre. Cette synchronisation des périodes de rotation et de révolution n’était pas le fruit du hasard, mais résultait en fait de l’action des forces des marées depuis la création du système Terre-Lune.

Il a fallu attendre les années soixante du siècle précédent pour que la partie cachée se révèle enfin sur Les clichés, grâce aux sondes soviétiques Luna et américaines Lunar Orbiter.  Sur cette face, les cratères y sont extrêmement abondants et atteignent une taille extravagante.

Le radio télescope de Nobeyama au Japon avait décelé une anomalie majeure dont l’origine se trouvait à peu près au centre du cratère de Korolev. Une modulation flûtée émanait du nord-est du cratère, et s’étendait sur l’ensemble des 440 km qui constituait le diamètre de cette zone mal connue. La destination de la modulation avait été clairement définie à la surface de la terre : coordonnées, 25° 21’ S 131° 05’E, Uluru… Autrement dit Ayers Rock, un immense rocher au centre de l’Australie dans le Territoire du Nord. Situé près de la petite ville de Yulara, à 400 km d’Alice Springs. Deuxième plus grand monolithe du monde, avec ses 348 mètres, il était composé de grès incrusté de minéraux comme le feldspath et de particules de fer oxydées, sa couleur rouille à l’aube ou au crépuscule était hallucinante. C’était un rocher sacré pour les Aborigènes d’Australie, lieu de sources, mares, cavernes et peintures rupestres. Point central de la spiritualité Anangus, royaume du serpent arc-en-ciel Yurlungur. Lui qui dormait dans l’un des bassins du sommet…

Le docteur Wenten Possum Tjapaltjarri cryptozoologue, spécialiste du Transfert possédait cette particularité : il était le premier voyageur de l’espace d’origine aborigène. Pouvoir lui était donc accordé pour découvrir une explication plausible au chant du cratère…

01 janvier 2032 – Cratère de Korolev –Face cachée de la lune.


La sensation était neuve,  la solitude… Il y avait des mois qu’il n’avait pas pensé à cette solitude. Ce recueillement  où il avait trouvé des centaines de questions bien souvent sans réponses. Il avala lentement sa salive et nota que son organisme réagissait favorablement. Il continuait d’évoluer rapidement dans le cratère, le petit véhicule à coussins métalliques, manipulé avec précaution, avançait sans heurts, tandis que le projecteur blanc jalonnait son périple.

Il scruta l’horizon proche. Enfin, ce qui ressemblait à un horizon et fut pris d’un trouble obscur. “On se calme, on reste positif, il se peut que je sois stressé”. Trop de tension nerveuse. Le mental est une mécanique fragile, n’est-ce pas ? Il pouvait s’enrayer au moment où l’on s’y attendait le moins.

D’un mouvement souple, il déploya l’antenne du détecteur. “Si je perds le signal, se rassura-t-il, je n’ai qu’à naviguer à vue, je ne dois plus être très loin, la modulation est de plus en plus forte.  Je me dépêche de prospecter, sereinement, j’appelle la base Mandela et…” Le regard de Wenten se figea sur l’avant, à dix heures par rapport à sa position.

Un bourdonnement sourd résonna dans son casque. “Je ne vois pas cela… Non… Je ne vois pas cela…”

Sur le bord intérieur du cratère, à quelques mètres d’un amas rocheux, une structure complexe et organisée se détachait du fond ocre pâle. Wenten se souvenait de ses notes, le contenu de ce cratère avait été photographié par Lunar Orbiter le 24 novembre 1966. La superficie  était large comme la moitié d’un terrain de football . Si ce n’était pas une illusion d’optique, comment expliquer l’existence d’une sorte de cylindre planté, distinctement dans la paroi du cratère et incliné vers le ciel ? Il n’existait aucun arbre sur la lune, encore moins de végétaux géants. Quel phénomène naturel avait pu faire surgir cette structure d’un sol inerte et relativement récent fait de matériaux non consolidés mais solides ?

L’extrémité du cylindre et l’extrémité de l’ombre correspondaient à l’alignement des rayons solaires. L’entrée haute de l’artefact était bien éclairée, alors que vu sa position il devrait être dans la pénombre du cratère, le côté non exposé au soleil était plongé dans les ténèbres. Sur la partie médiane de l’objet on distinguait une zone de couleur différente. Un ancien astronaute, probablement Stuart Rosa, avait déjà vu un phénomène lumineux à la surface de la lune, mais là… La modulation était très puissante, énorme, à la limite du supportable.

Alors que Wenten se trouvait à quelques mètres de l’orifice d’entrée du cylindre, l’onde sonore se fit de plus en plus basse.  En un decrescendo lancinant et infiniment lent…

Et puis, d’un coup, le silence se fit…

01 janvier 2032 – Cratère de Korolev – Entrée de l’artefact.


Wenten Possum Tjapaltjarri comprit à cet instant qu’il était devenu fou. Il se trouvait devant l’entrée d’un tunnel. Plus exactement, le seuil d’un passage,  énorme, gigantesque, l’orifice d’une galerie large de plusieurs centaines de mètres.  Un tunnel qui s’ouvrait sur… Une galaxie? Enfin ce qui ressemblait à un autre espace…

C’est à cet instant que la voix ou l’écho d’un langage résonna en lui.

Était-ce une langue, des paroles… Où l’émotion pure d’une pensée douce, tempérée, infiniment sage et calme ?

- Tu es venu? Wenten Possum.

Le propos ne réclamait aucune réponse… D’ailleurs répondre à  quoi ? À qui ?

- Je peux déjà te dire que Grand-père Kngwarreye va bien ! Il est à la pêche.

L’évocation de son père acheva de le déconcerter.  Tout ce voyage pour s’entendre donner des nouvelles de sa famille.  C’était complètement dingue… Il lui vint à l’esprit les seules questions possibles et raisonnables qui pouvaient s’imposer en pareil cas.

- Qui êtes-vous ? ou plutôt  qu’êtes-vous ? Que voulez-vous ?

- De toutes les créatures, l’homme de la terre, enfin ce que vous nommez la Terre est le plus curieux. Nous sommes,  nous avons toujours été,  et nous serons toujours.  Ne te torture pas à envisager ce qui ne peut être mis en équations.  Dis-toi simplement que tu as été choisi.  Parce que ton peuple est le plus proche de la vérité, enfin de ce vous nommez la vérité. Tu es Aborigène avant d’être scientifique.  La spiritualité Aborigène reconnaît la puissance et le caractère secret du monde naturel. Les Aborigènes considèrent que tout ce qui est dans la nature a un esprit, y compris le feu, les rochers et les arbres. Pour vous, le monde à l’origine était gris et uniforme, un peu comme ici. Des créatures émergèrent alors d’un monde souterrain ou céleste puis, en se déplaçant vers la terre, créèrent les montagnes, les vallées, les rivières et toutes les créatures vivantes, ce fut la période du temps du Rêve, où vous peuple Aborigène vous êtes apparu. Ce travail accompli, les Ancêtres de la création se retirèrent, mais ils veillent toujours comme les  forces pouvant intervenir dans la vie des êtres et influencer les éléments.

Wenten réfléchit, la structure était trop formidable pour être d’origine humaine, et il s’effraya de la puissance que dégageait le cylindre, de l’autre côté, des étoiles inconnues brillaient et des constellations abritaient  des lois différentes de l’espace naturel connu, c’était autre chose…

- Qu’attendez-vous de moi ?

- Que tu deviennes un élève attentif.  Depuis quelques décennies, votre technologie vous fait toucher du doigt des domaines inconnus. Bientôt,  dans quelques siècles... Vous atteindrez la puissance de ce que vous nommez des dieux, ce n’est pas sans risques. Il vous faut apprendre, et tu sembles le plus qualifié pour cette mission. Accepterais-tu de nous rejoindre ? Pour un temps.  Il ne dépend que de toi…

Wenten considéra la formidable porte, curieusement  une grande quiétude l’avait envahie, ses origines ethniques et sa formation de scientifique lui dictaient sa conduite, et le ton bienveillant du message le rassurait. Pendant un instant, il se souvint de l’homme qui, des décennies auparavant , le 21 Juillet 1969 à 2 h 56 min 15 s UTC avait été confronté lui aussi à un choix ultime… C'est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l'humanité…

Une nouvelle aventure allait débuter pour l’humanité, Wenten Possum Tjapaltjarri inspira un grand coup et, faisant un nouveau pas en avant, dit plus prosaïquement :

- Allons-y…

La modulation se fit de plus en plus ample, dépassant les limites de l’univers connu. Le signal retournait enfin définitivement vers la terre, étrange vibration, longue, prenante, absolue.

01 janvier – Parc d’Uluru-Kata Tjuta – Monolithe d’Uluru – Centre de l’Australie.

Grand-père Kngwarreye était au pied du rocher sacré, son ascension était vivement déconseillé à ceux qui souhaitaient respecter les croyances. Il n’éprouvait  aucune crainte pour Wenten, il savait que là où il se trouvait il était en sécurité. La modulation vibrait dans l’air ambiant, au sommet flamboyant d’un rouge somptueux, le bassin où dormait Yurlungur, le serpent arc-en-ciel irradiait d’une lueur irréelle. 

Sur la face cachée de la lune, une porte venait de se refermer, elle serait de nouveau ouverte  dans 18 années terrestres. Dans le ciel l’astre de la nuit semblait multiple. Les scientifiques blancs disséqueraient  la singularité,  considérée comme possible. Le phénomène de parhélie peut aussi faire apparaître plusieurs lunes, particulièrement lorsqu’elle se trouve près de l’horizon. Ce phénomène n’a toujours pas reçu d’explication définitive… Mais rien dans cet univers n’était définitif et grand-père Kngwarreye le savait très bien, il convenait pour l’instant aux hommes de cette planète d’ignorer ce qui se passait sur la face cachée de la Lune.  Grand-père Kngwarreye soufflait doucement dans son didgeridoo à l’unisson avec l’étrange modulation…


Le chant de l'Arutam.

 

Les plis tentaculaires de la selva (1)  et ses impénétrables ondulations de jade possèdent une essence primitive. Les rives du Rio Tapajos sont submergées huit mois sur douze.  C’est une contrée élémentaire, chargée d’une énergie farouche.
Ce  cours d’eau de près de vingt kilomètres de large est boueux et mal connu. Indécis, le Rio finit  par se ramifier en une constellation de minuscules bras. Un réseau dense d’ innombrables ruisseaux qui se font concurrence et qui courent vers l’océan, là-bas, si lointain, insoupçonnable…
Dans la clairière les deux petites maisons jumelles de Santarèm penchent comme des ivrognes au-dessous des frondaisons du septième District. Les branches, ruisselantes et figées par le soleil de midi, se hissent toujours plus haut vers les lourdes nuées où des perroquets d’acier et de cobalt, des singes d’ivoire et d’ombre et quelques lézards énigmatiques crient en vain, attendant qu’un peu de fraîcheur tombe entre les lianes  enroulées aux troncs.  Le vivant, aliéné par le soleil, attend chaque jour sa pause bienfaisante après les heures ardentes de l’isthme puant et fumant.
Des existences grouillantes dans la selva, des destins tragiques à l'ombre des  géants millénaires, la vie et la mort mêlées devant le fleuve immense, artère palpitante qui charrie le sang et la sève   des hommes de l'État d’Amazonas.
Maisons et embarcadères appartiennent à Monsieur Guerra, administrateur à la Compagnie Minière Générale de Manaus.
Chaque année apportent des hommes différents dans les deux masures où se troquent des contes étranges, des histoires impossibles au parfum de meurtres et des mythes de trésors introuvables ; des rêves de richesse, des rubis teintés du feu des enfers, des émeraudes éclatantes comme autant de furoncles de la selva malade ; et une multitude de chansons, d’amours trahis aux innombrables rebondissements. Parfois, quelques amitiés indestructibles qui consolident les fondations branlantes de ces bâtiments vétustes.
Les jours tombent un à un, lourds et gluants, comme la pluie équatoriale. Des journées infinies qui dévorent les nuits de Florencio Guerra et qu’il coche à  chaque crépuscule d’un trait  rageur avec la peur insensée que les caboclos(2) n’aient jeté un sort à l’endroit afin que le temps s’épuise inexorablement avant de succomber, glauques bulles de gaz à la surface du Rio…
*


Il est las de la forêt… Mais les jours où  l’un des anciens Achuar vient sous le patio pour donner des nouvelles du Haut Pays, il ne peut s’empêcher de tendre l’oreille et d’être attentif.

- Donnez moi du tabac ! dit Orelana en le contemplant goguenard.

- A moi aussi ! Ajoute Nunkui, dont les yeux noisette brillent.

Du tabac… M.Guerra considère, incrédule, les petits guerriers osseux ; puis il hausse les épaules, espérant que le père Gutierrez n’en sache rien. Enfin, il ouvre sa blague de caoutchouc lentement, malicieux, et la tend aux deux anciens qui avancent leurs mains, ouvrant leurs larges bouches édentées en un sourire épanoui.

Si le père Gutierrez  est au courant, il va lui faire  grief de corrompre les âmes pures de ces « bons sauvages »…  Avec sa naïveté rafraîchissante  de franciscain.

Vers les trois arroyos du fond de la vallée, il n’y a pas d’Achuar(3), mais on y rencontre de nombreux Aguaruna (3) .

Ils palabrent et rient très fort, parcourent la selva en levant à peine les pieds et pêchent avec dextérité. Chaque jour  apporte sa manne de poissons venue du Grand Père Fleuve. Ils ont le don d’énerver  Florencio, celui-ci a l’habitude de se lever tôt le matin et de pêcher quelques heures avant le travail du chantier, avec son lieutenant Loco Antonio. Antonio « Le dingue », qui se prend pour un acteur de cinéma. Mais Florencio Guerra de la Compagnie Minière Générale de Manaus est satisfait qu’il y ait une nombreuse colonie Aguaruna, venue de très loin, du Haut Pays, pour laver les paillettes de lumière du Grand Père Fleuve.

Il apprécie le savoir caché des Aguaruna, tout comme il apprécie les contes, les mythes d’autrefois, la saveur du soir tombant, et tout comme il redoute la longueur du jour et l’obstination insensée que prend le soleil à ne pas se coucher depuis quelques semaines…


*



Lorsqu’il se lève, il observe le fond de la vallée, il a juste le temps d’avaler un café épais et fort, de regrouper les hommes pour la journée et de se rendre à l’embarcadère.

En montant dans la pirogue, il parcourt la rive des yeux. Il sourit au  petit Hyacinto, le fils aîné du chef d’équipe et  tend la main à Orelana l’Ancien qui l’attend , la chique de tabac en bouche.

- A ce soir. Je vais écouter « Arutam ».

Ainsi il part, la pagaie à la main, un  comique chapeau publicitaire délavé juché sur sa vieille caboche, accessoire précieux…  Couvre-chef que personne n’oserait lui dérober, même par plaisanterie, c’est  parfois si tentant. Même pour un chasseur Shuar… 

Tout en pagayant, il chantonne une étrange mélopée comme un chaman, et parcourt, heureux, le Grand Père Fleuve couvert d’embarcations, quelques pêcheurs amicaux se fendant d’un large salut à son approche.

Les tribus, dont l’une n’a plus que douze membres, sont originaires de Haute-Amazonie, à cheval entre l’Equateur et le Pérou, sur un territoire grand comme la Suisse et l’Autriche réunies. Depuis quelques saisons, elles se livrent à de longues migrations, en demeurant au plus près de l’océan, par sécurité… Le monde des blancs ne les connaît que sous le terme générique de Jivaros.  Les tribus rient de ce terme, elles sont pour toutes et tous : les Shuar, les Achuar, les Shiwiar, les Aguaruna et les Huambisa. Jadis…Oui… Il y a longtemps, il y a eu les Zaparos… En 1904, ils étaient plus de 30 000, aujourd’hui, il en reste à peine une centaine.  Depuis quelques saisons, les tribus ont pris goût au voyage, pour plus de quiétude…

Les Indiens sont fatalistes, loin des cogitations économiques et mercantiles, les habitants de la forêt se laissent dépouiller par petits morceaux.  La sagesse amérindienne, « la force du Grand Tout », « le Grand Esprit » en langue Shuar : « Arutam » … L’homme en harmonie au sein de sa mère la Nature.  Peu importe « Arutam » aux compagnies minières.

Le génocide est entamé et rien ne semble devoir l’arrêter…

Florencio Guerra scrute la rive toute proche, le visage attentif mais souriant. On le prend davantage pour un modeste peon cultivant le maïs que pour un directeur de compagnie minière.

Avec le mois de juillet est venue la baisse des eaux… Le phénomène  peut durer deux, trois ou quatre mois. Bientôt les ramifications du Rio se font de plus en plus nombreuses et se perdent dans la touffeur de la forêt.  Florencio abandonne la pirogue et se trouvant isolé, il lui faut marcher deux heures sur une plage de sable et de boue pour se rendre au lit principal du fleuve et pouvoir enfin reprendre un autre bateau, embarcation plus importante munie d’un moteur.  Après quelques heures de navigation plus ou moins facile, Florencio Guerra arrive enfin au but de son périple, à Tamshiyacu…

Tamshiyacu… Là,  en bordure d’une piste défoncée, une minuscule maison de bois, ancien logis de seringueiros(4). La maison semble abandonnée depuis des décennies, depuis la révolte populaire des Cabanos, noyée dans le sang.  30 000 victimes de la répression… 1835,  une année de crimes. Dans l’embrasure de la porte de tôle, une silhouette se profile.

- Salut, Manuyama Pacaya.

- Le bonjour à toi, « Chercheur de lumières… », Il y avait longtemps… Tu ne trouves plus de paillettes d’étoiles dans le Grand-père Fleuve ?

L’homme est plutôt grand, ce qui est rare au sein de sa communauté.  Les pieds nus, les bras puissamment musclés malgré son grand âge, il n’est que rides et crevasses… Une dent de jaguar orne son collier indien, il parle lentement, calmement.  Le temps ne compte pas pour lui.

- Comment se porte Manuyama Pacaya, le fier et sage Zaparo ?

- Comme l’un des derniers de sa tribu, bientôt les Zaparo ne seront plus qu’un souvenir, mais tu le sais mieux que moi, « Chercheur de lumières ».

- Qui peut connaître  les pensées d’un chaman puissant comme toi, Manuyama, j’ai seulement le souvenir de tes soins, l’année dernière, après cette fièvre…

- Je n’ai fait que ce que l’on m’a appris, j’ai pu observer ton corps en transparence et là j’ai pu y voir la zone obscure où se nichait l’énergie néfaste.  J’ai pu m’emparer de ta mauvaise flèche et l’aspirer par ma bouche, je l’ai rejetée loin aux confins de l’univers, pour le reste c’est toi qui as décidé de revenir dans ton corps maigre.

Manuyama, l’un des derniers Zaparo est chaman, gardien de l’équilibre du Grand tout.

Depuis toujours, il est instruit des forces de cet autre monde qui nous échappe. Détenteur des liens qui unissent les êtres, visionnaire de la « réalité profonde », là où la vie et la mort se côtoient en permanence , l’une et l’autre oeuvrant en même temps, inutile donc de repousser l’une au profit de l’autre, telle est la mission de l’homme médecine.  Faire le lien et veiller à l’équilibre, peser chaque parcelle du Grand Tout pour un juste équilibre…

    - Tu as fait un bien long chemin, « Chercheur de lumières » ? Tu as mieux à faire qu’à supporter la compagnie d’un vieil homme, bientôt frère Jaguar et frère Anaconda vont venir me chercher, il sera temps pour moi d’aller rejoindre Arutam…

Florencio Guerra lève les yeux vers le ciel. Et considérant le vieillard, il lui confie ce qui tarabuste ses hommes depuis quelques semaines.

- Dis moi, Manuyama, est-ce que tu l’as constaté ? Depuis la baisse des eaux, le soleil semble ne plus vouloir se coucher… Le crépuscule n’arrive que vaincu et fourbu. Le jour gagne en longueur chaque semaine… Est-ce un délire de nos cerveaux malades ?

Le grand patriarche est silencieux, il respire longuement et enfin s’effaçant devant son hôte, lui fait signe d’entrer. La maison est presque vide, mais propre.  Dans l’unique pièce, une table de bric et de broc trône flanquée de deux chaises rouillées.

- Prends place. Je vois que les choses s’accélèrent, je ne peux que te livrer mon explication, si celle-ci n’est guère réjouissante, elle n’est peut-être que l’un des multiples reflets de la vérité.

- Ainsi, ce n’est pas une illusion…

- Toi, « chercheur de lumières », par le passé, j’ai pu constater que tu évites de  trop prendre à Grand Père Fleuve. Que pour toi,  les paillettes qui servent à fondre des bijoux pour vos femmes, ne sont  pas qu’apparence. Chaque pierre a son rôle dans le Grand Tout… Malheureusement, les hommes modernes aiment à rétrécir le monde. Le Zaparo, la paillette du Grand Père Fleuve, les arbres de la selva… Il y a un endroit très loin d’ici, les perroquets de cobalt et d’acier me l’ont chanté,  où les hommes ont essayé de capturer la force et la lumière du soleil dans une immense usine. L’usine a explosé, répandant son poison subtil en nuages invisibles… Beaucoup de Gringo sont morts, et beaucoup d’autres vont mourir. Vouloir chercher de la lumière… Et finalement les hommes ne trouvent  que l’ombre et la cécité.  Arutam , « la Force du Grand Tout » est perturbé… Peut-être pour toujours? Nul ne le sait?  Aussi je pense que le soleil va brûler de plus en plus vite et que la selva va finir par disparaître… La selva est le poumon d’Arutam, Si la forêt disparaît, s’en sera fini de tous et de tout…

-  Alors que faire ?

- Tu vas repartir, « chercheur de lumière », tu tenteras d’expliquer aux autres, mais j’en doute… Je n’ai plus le temps, ni la force, je te laisse ce sinistre héritage, je suis pratiquement le dernier de ma race. Tu feras peut-être partie des hommes qui ne verront plus jamais le soir tomber.  Cherche à faire comprendre, montre la planète rouge et ce qu’elle est devenue… L’histoire ne doit pas se répéter…

*

Manuyama Pacaya, le dernier chaman Zaparo se lève, indiquant  par ce geste que l’entretien est terminé. Florencio Guerra retourne à pas lourds vers le Rio boueux et jaunâtre.  Il se retourne vers la bâtisse mais le vieillard a déjà disparu dans la pénombre.

Sur le chemin du retour, dans les hoquets sourds du moteur Mariner brassant une eau lourde et grise, Florencio pense aux Indiens, ces Jivaros, nom donné par les conquistadors à toutes ces tribus, terme péjoratif synonyme de « sales sauvages » ou de « féroces guerriers », peuples ayant résisté vaillamment pendant des siècles aux bourrasques de l’occident... Cette fois ci il n’y aura ni vainqueurs, ni vaincus, simplement que de la poussière et du silence…

Sur l’embarcadère, Orelana l’Ancien et le père Guttierez regardent s’approcher la longue pirogue. Vers l’ouest, à la cime des géants de la selva, malgré l’heure tardive, le ciel ne se teinte ni en orange ni en mauve… Dans les hauteurs, les perroquets de cobalt et d’acier, les singes d’ombre et d’ivoire restent cois.

 En vain, Florencio Guerra, administrateur à la Compagnie Minière Générale de Manaus, écoute les échos du vent. Malgré ses efforts, nul être vivant sur les rives du Rio Tapajos n’entend le chant de l’Arutam…



1 Selva : Forêt équatoriale amazonienne.

2 Cablocos : Métisses..

3 Achuars,Aguarunas :Sous-groupe de la tribu des Indiens Jivaros

4 Seringueiros : Ceux qui récoltent le latex.


 

4 femmes.

 



Quatre femmes allongées sur un lit immense et rond. Dans la ville bourdonne le tumulte du soir, c’est une fin d’été - Un crépuscule étouffant.
Quatre femmes en harmonie, en osmose. Quatre esprits en songe. Un miroir mouvant au plafond :
AUCUN REFLET...
En un frémissement imperceptible, les cieux se déchirent, se teintent, font briller les tours d’une clarté orange et pourpre. La nuit ferme les yeux des hommes et fait bondir les étoiles. La nuit donne le ton. Dans ce quartier oublié, une maison bourgeoise, haute, toute fleurie de jasmin odorant.
Dans la chambre du second, le souffle régulier de quatre femmes qui reposent…
- Demain, j’avance. Nul besoins d’artifices et de grands discours, qu’importe
les discours, la bête restera tapie, muette et sombre.
             - En vérité… Que ferai-je quand tout sera terminé?
     - Il reste tant de choses à faire, j’ai vu par la fenêtre un rosier refleurir.
- Moi aussi, je m’impatiente… On ne peut même pas imaginer ce que la suite réservera? Pas encore, pas tout de suite…
- Croyez-vous que la bête périra?
Quatre rêves, quatre respirations inaudibles dans le fracas lointain de la cité. Des lèvres qui sourient sur des visages sereins. Des corps paisibles sur du coton frais.
    PAS DE REFLET…
    Des femmes, aux quatre âges de la vie. Une grand-mère, les cheveux blancs. Une femme dans la plénitude de la quarantaine. Une adolescente gracile et androgyne. Une fillette rose et potelée comme un bouton de fleur. Des cheveux blancs, blonds, bruns et nattés, roux et frisés… Des yeux de cerne bleu par des veilles sans fin.
      Quatre esprits endormis, mais en transes de cette sorte d”éveil que procure l’hypnose…
*
Une meute sans remords, sourde à toute forme de compassion.
Une troupe disparate, éclatée, déambule dans  les artères de la cité obscure.  accoudée aux bars sombres, accostant les sirènes désenchantées saignant sur le  bitume. Haleine chargée, paroles bruyantes, vantardises pitoyables, exploits de Tartarin. Des regards morts qui ne regardent rien, ne distinguent rien.
Néons des bistrots…
Les hommes se posent sur de hauts tabourets, se ruent sur les verres pleins. Gueules ouvertes, babines retroussées, tas de muscles avachis par des soirées poisseuses. Dizaines d’histoires salaces dont ils sont toujours les héros… Un cauchemar éveillé.
Dans les étages, les alcôves et  les salons, raclements des chaussures que l’on jette sur le tapis blanc. Voix fortes qui vibrent sur les balcons, Portes qui claquent… Enfants qui se cachent sous les couvertures.
Arrêt sur image. Courts instants de répit. Le visage de la peur un moment aperçu.
Des vêtements arrachés, des poings qui frappent,  des nez qui saignent. Rouge peur. Le choc de la bête sur le véritable visage du monde, un crachat sur la tendresse... Un ventre délicat déchiré par la douleur. Hurlements terribles qui inondent la nuit. Terreurs, misères…
Des portes qui se referment sur des histoires brisées, des vies de femmes… Enterrées vivantes…  Des souvenirs déchirés comme des photographies que l’on jette après usage.
Il y a le service des urgences. Sous le regard d’une infirmière, une  femme étendue sur la civière, nez cassé, sanglote sous la lampe blafarde.
Le médecin regarde les radiographies. Encore une, pense-t-il… Écœuré, inutile, éreinté à l’idée de recommencer encore. Il secoue la tête et frissonne.
Une illumination rapide. Des images terribles emplissent son esprit – fumées grises sortant d’un crématoire, squelettes vivants, puanteurs de crasse qui s’infiltrent partout, des champs de fleurs que l’on piétine.
- Déviation du cartilage, deux, non … Trois côtes fêlées, non déplacées… »
Il regarde la femme allongée, veut lui sourire, mais ne se  sent pas le droit. Sous les lumières de ce  couloir d’hôpital , tous les hommes semblent  perdre leur crédibilité. 
Son service terminé, il retourne chez lui,  une maison bourgeoise et haute, toute fleurie de jasmin odorant.
Dans la chambre du haut, quatre femmes rêvent…
Le dos à la fenêtre donnant sur le jardin, il parle à voix basse :
-  Là-bas, près du jardin public, deux kilomètres vers la banlieue est.
La fillette remue.
-Deux hommes devant un café, ils titubent.
-L’un des deux urine sur la roue d’une voiture…  dit la plus âgée.
 Les voix sont très  calmes, paisibles.
- Oui. Deux hommes, un petit brun et un barbu,  pantins dérisoires… 
       -  Ce sera facile » souffle la petite, un petit sourire sur son visage doux.
-  Au nord, dans une cuisine, un type de trente cinq ans, il a une ceinture de cuir à la main… Allons-y.
-  Il est temps…  dit la femme de quarante ans,
-  Commençons tout de suite  car la nuit sera longue… »
-  La lune vient de se lever sur le parc… » annonce la vieille dame.
Quatre femmes allongées vibrent sur le coton frais , main dans la main, une aura violette suspendue, immobile…
Un silence énorme. Et puis… Une mélodie très triste, très belle, très étrange, comme un adagio improvisé s’élève de nulle part, de partout…
-  Commençons ! »
Les corps semblent se dématérialiser, les couleurs s’assombrissent et prennent une consistance solide, implacable.
Main dans la main, les quatre femmes aux quatre points cardinaux se préparent à combattre.
*

Lorsque l’onde de choc le foudroya, le barbu se rajustait d’une main malhabile. Son compagnon, l’air étonné, se mit à vomir. Les pensées anesthésiées par l’alcool, ils n’eurent même pas le temps d’avoir peur. les mains qui ne savaient que frapper se figèrent dans l’espace, définitivement...

Sur le trottoir humide, deux enfants nus se regardèrent hébétés et se mirent à pleurer…

François, l’air hagard terminait sa dixième ou onzième bière, quelle importance… Dans la chambre voisine, les deux petites tremblaient, les policiers venaient de repartir, impuissants. Pour établir  un énième rapport…

Il fallait  qu’il se rende à l’hôpital demain, remplir les papiers.

                - Fichue idiote qui me met toujours en rogne… 

En même temps que la musique pénètre son cerveau, François sent ses membres rapetisser, il laisse échapper le raisonnement bestial qui lui tient lieu d’esprit, sa rage devient vent léger, fantôme de folie.

Les deux petites se levèrent précipitamment, alertées par les pleurs d’un enfant inconnu qui, le derrière à l’air, au milieu de la cuisine, faisait pipi sans honte…

*

Arrêt sur image…

Le silence revient.  Dans la ville éveillée, des milliers de gosses pleurent dans les rues, quelques passantes attendries  tentent vainement de les calmer en les berçant.

Des voitures arrêtées au milieu des carrefours – des gosses abandonnés qui courent partout, dans les rues et les parcs…

Dans une chambre d’hôpital, une jeune femme s’éveille doucement.

Le soleil se lève sur l’horizon turquoise.

Dans le vent frais, le feuillage chante une mélodie très triste, très belle, très étrange, comme un adagio improvisé.

Quatre femmes s’éveillent, quatre générations. Elles ont toujours existé, elles ont enfanté la terre.

Elles se regardent les yeux brillants.

- Et bien ! Dit la plus âgée,  je vais faire le café ! J’ai fait cette nuit un rêve bien étrange… 


Ambleteuse, juin 2006.



Dispersion.

 







Îles Chandeleur, année indéterminée.


Je me nomme Robert Campo. Mais les quelques  personnes qui me connaissent encore préfèrent m'appeler Forrest.  Lorsque j’étais môme j’ai pu assister aux mésaventures d’un personnage nommé Forrest Gump dans un très vieux film au Memorial Pictures de la Nouvelle Venice, il y a longtemps… Bien  longtemps… En vérité, je pense que c’est le seul et unique spectacle auquel j’ai  assisté durant mon existence. Un vieux film incomplet et une des rares copies restées pratiquement indemnes - sauf les 20 dernières minutes -  après le grand incendie de 2021.  Un morceau d’anthologie.

Je me souviens de chaque plan et de la saveur particulière de cette journée de mon enfance. Parfois, il m’arrive encore d’en sourire, mais de plus en plus rarement. Lorsque je considère l’endroit où je vis, je serre plutôt les poings, chaque matin…

Je suis un homme silencieux et je ne fréquente guère les naturels de la Baie, sauf lorsqu’il est question de pêche ou de survie. La plupart des insulaires sont  morts, c’est comme ça. Ils ont  vu le jour dans ce nid putride, et depuis   les métamorphoses, le mot  Providence ne signifie plus rien. L’air est de plus en  plus souvent  saturé de  ce brouillard corrosif, l’ Acid SmogAcid Smog, c’est le nom ironique du dernier bar où le gros Patti distille sa gnôle infâme… 

 Les habitants de l’île aiment pourtant leur terre et les jours sans vent, ils se  sont habitués à subsister ainsi, comme le manchot se familiarise avec son moignon. Mais moi, Robert “Forrest”, c’est comme si cette  plaie me démangeait un peu plus chaque jour. Les contes de jadis m’ennuient: la Baie, les crevettes par milliers, le bayou, la loche crasseuse et le thon rouge qui s’amassent  dans les filets, le Mississippi d’avant la grande contamination et naturellement l’évocation du jour du Déclin....

Il y a belle lurette que l'on évoque plus  ces fameuses journées de la Terre. Il y en avait eu des centaines avant le grand incendie…

 *

Il y avait eu des signes précurseurs, quarante étés auparavant la rivière Cuyahoga, qui traverse Cleveland, avait pris feu. À la même époque, le lac Érié avait été déclaré « mort », ses eaux ayant été contaminées par des algues toxiques. Le Clean Water Act avait  eu beau s’évertuer à  vouloir changer les mentalités, le « toujours plus de maïs pour l’éthanol » avait eu raison des professions de foi. Ce furent les premiers signes d’une débâcle annoncée par la course folle aux rendements juteux, le monde fonçait droit dans le mur, mais il y allait toutes vitres baissées, en chantant et en klaxonnant à perdre haleine. L’holocauste joyeux d’une espèce irresponsable et immature.

Un matin de printemps, la plate-forme Deepwater Horizon a explosé au large de la Louisiane. À 1 500 mètres de profondeur, l’artère rompue déversait son sang noir à raison de 800 000 litres par jour sur plus de 110 kilomètres de marécages : puzzle hétéroclite d’éléments de forme bizarre, herbes, boue, bayous, passes, étangs et lagons saupoudrés d’ilots broussailleux. Pour les alligators, les ragondins et les ratons laveurs, le processus de destruction avait commencé.

*


Robert n'affirme jamais rien, il ne s’emporte jamais pour exprimer son scepticisme. Mais il écoute, vigilant, assis sous sa véranda, ou bien sur le ponton, devant le bayou, occupé à jeter des pierres à la surface du marais décomposé.

C’est un pêcheur émérite, qui réalise  à chaque sortie juste assez de prises pour rester en vie et passer pour un prodige. Quand un insulaire parlait du passé, il se levait et se rendait à l’Acid Smog  puis il se cuitait  et c’était terminé. C’était la seule thérapie existante,  personnelle et obscure.

Lorsque l’on parlait du marais, il se lassait très rapidement. Il prêtait l’oreille un instant et se remettait à lancer ses pierres dans la boue. Ce n’était plus véritablement du marais dont il était question, mais des mutants furieux trouvés dans les chaluts, des saisons sèches et des vents pestilentiels. Ce marais là, c’était un autre monde, on  ne savait pas trop  lequel, c’était une autre vie.

Ce temps-là, c’était avant qu’il ne se mette en route, avant qu’il ne s’éloigne. Aucun habitant des îles Chandeleur n’aurait supposé qu’il disparaîtrait complètement un jour, je veux dire, sans espoir de retour. Il n’était guère fortuné, sa famille avait exploité une petite pêcherie à quelques encablures du bayou, et Robert était expert dans la culture du chanvre. Ironie de la création, le chanvre indien était l’une des seules plantes qui avaient résisté sans trop de mutations à l’holocauste. Il avait trois ou quatre comptoirs sur la Nouvelle Venice qui écoulait l’herbe à un rythme régulier.

Il n’avait aucune connaissance, il ne s’intéressait à nul être humain et personne ne s’intéressait à lui. Je pense qu’il préférait que ce soit ainsi, afin de n’avoir aucun regret. Il possédait sa vieille pêcherie et sa vieille plantation, ce n’était pas si mal par les temps qui couraient.



Il était vraisemblable qu’il avait songé à toutes ces choses nuit après nuit, et chaque matin, debout sur le ponton, face au fleuve moribond, pendant que les vents charriaient et déposaient leurs poisons en silence. Il avait rêvé aux saisons qui coulaient paisiblement vers le large, aux vols des goélands, au ressac sur la côte, à la pluie douce qui lavait le sel du pont des navires et aux mouvements des arbres.

*

C’est à la fin d’avril qu’il a pris le large, vers le début de la chute des vents. Lorsque les insulaires se levèrent dans le calme relatif du matin, ils constatèrent qu’il n’était plus là. Son bateau n’était plus amarré au ponton. L’amarre pourrie pendait dans l’eau croupie, et tout était dit. Ils se dirent simplement : ça y’est, Forrest s’est fait la malle ! » Sans véritablement être surpris parce qu’ils étaient  tous persuadés qu’un jour ou l’autre, il disparaîtrait. Et puis, tout le monde est reparti vers son destin vacillant et a tenté de survivre avant la reprise de la saison des vents. De toutes les manières, quoi que l’on fasse, on n’avait pas les moyens de le suivre. Pendant quelque temps, on en parla chez le gros Patti au cours de soirées arrosées, puis  toute cette littérature se transforma en suppositions improbables, le fantasme de la liberté.

-  Où penses-tu qu’il soit ? 

      - Il doit être sorti du Delta … 

      - Tu penses que c’est possible?

      -  Il reste encore quelques courants actifs… Même en pleine mer… 

Les plus cinglés déclaraient :

      -  Il a rejoint la Floride… Ouais ! La Floride ! Mec… 

Et les plus sombres :

- Il est en route à  nourrir les mutants, oui… »

*

Lorsque Robert arriva à destination, il eut la certitude que cette côte brûlée était ce qui subsistait de l’Alabama. L’entrée de l’anse charriait ses boues grisâtres devant l’étrave de la vieille barge tombée en désuétude depuis des décennies. Les longues barges de transport circulaient de plate-forme en plate-forme à l’époque des forages. Robert était adossé au poste de pilotage déglingué, emmitouflé dans un vieux duvet militaire. Il scrutait le labyrinthe aquatique, tandis que la barge écorchait le fond et stoppait en gémissant le long de la rive. Robert sauta sur la grève craquelée. D’un pas pressé et sans se retourner,  il s’enfonçait déjà dans la lisière de cette étonnante forêt « rousse ». Les vents empoisonnés avaient généré cette surprenante végétation, un paysage semblable aux pins de Pripiat en Ukraine, à trois kilomètres du réacteur n°4 de Tchernobyl.  Les origines étaient différentes de celles de 1986, mais les effets étaient terriblement similaires.

“Forrest” Campo n’avait pas de véritable projet, juste ce besoin de réponses qu’il traînait en permanence avec lui et dans lequel il avait placé ce sentiment paradoxal que l’on nomme espoir.

A cet instant, il était libéré, et il se sentait en paix avec lui-même. Malgré cela, ses poumons lui faisaient mal, après tout ce temps passé sous le vent… Il faisait jour, la brume montait. Robert s’enfonçait de plus en plus profondément au sein de ce paysage spectral. Il marchait en observant chaque détail. En se déversant dans les mangroves, lieux quasi inaccessibles au nettoyage et grouillant de vie juvénile très sensible à la pollution, l’impact du brut de Deepwater Horizon sur les côtes de la Louisiane était bien plus catastrophique que les précédents désastres en ce sens où l’explosion ne représentait que le prélude d’une série de cataclysmes imbriqués les uns aux autres.

Le sol avait été lessivé par les tentatives infructueuses d’assainissement. L’évaporation rapide d’un type d’hydrocarbure particulier avait engendré un phénomène nouveau, des incendies spontanés avaient éclaté un peu partout, véritables « flashs » thermiques. Avec 300° C, les cellules des organismes du sol et des végétaux étaient détruites, les nutriments brûlés et le sol était devenu stérile.

Au bout d’un moment, Robert se sentit harassé et éprouva des difficultés à marcher. Il était arrivé sur un promontoire rocheux, en bas la vallée brillait d’une lueur jaunâtre, malsaine. Il décida de se mettre à l’abri dans une anfractuosité de la paroi, le souffle de plus en plus court. Il savait qu’il ne rencontrerait personne, cette zone avait été évacuée la première… L’année précédente, un événement sans précédent était arrivé dans les faubourgs de la Nouvelle Venice, la rare population qui avait assisté à cette scène n’en était pas revenue. Une « pluie d’insectes », essaimage aérien, était survenue à quatre reprises, à peu près aux périodes correspondantes aux 4 mois d’été de jadis, à l’époque révolue des anciennes saisons. Campo y avait vu peut-être un signe.  En plus d’apporter une vie depuis longtemps disparue et d’amorcer une chaîne alimentaire possible, les corps de ces millions d’insectes dont beaucoup mouraient rapidement allaient approvisionner le sol en matière organique nouvelle (carbone, eau, oxygène, etc.).

La respiration haletante, saisi de spasmes et de vertiges, Robert avait maintenant la certitude que le vent funeste avait gagné la partie, curieusement il n’éprouvait aucune crainte, presque de la surprise. Il voulait encore voir, essayer de comprendre. À l’époque, la catastrophe avait été médiatisée au-delà du possible, ici c’étaient les États-Unis d’Amérique, le thermomètre du monde. Pourtant, il savait que partout sur le globe de multiples blessures suppuraient lentement . Dans le Delta du Niger, les installations défectueuses du forage provoquaient depuis des dizaines de décennies l’équivalent d’un Exxon Valdez annuel, engluant le filet des pêcheurs. Les enfants de Guinée nageaient  dans l’estuaire souillé et dans l’indifférence planétaire et totale. L’Afrique, berceau de l’humanité était devenue un tombeau.

Robert Campo savait qu’il ne verrait pas la fin de l’histoire, mais ce n’était pas grave, d’une façon ou d’une autre, l’histoire continuerait.

À l’image d’un culbuto, oscillant sous la poussée, le monde reviendrait à sa position initiale, peut-être? Pendant 4 milliards d’années, la vie s’était perpétuée de manière ininterrompue, sous des formes différentes, menacée à maintes reprises de disparaître (astéroïdes, éruptions volcaniques géantes, changements climatiques majeurs). Il y avait eu 5 grandes extinctions, chacune ayant causé la disparition de la majorité des espèces animales et végétales. Plus tard, de nouvelles espèces étaient apparues, acclimatées à un nouvel environnement, devenues encore plus complexes. La sixième extinction était imminente, mais ce n’était pas dramatique, le cycle se poursuivait…

Couché sur le dos, Robert Campo contemplait le ciel tourmenté, à proximité de sa main gauche, une tige se balançait…

Incongrue, unique, une tige de pissenlit chargée de ces fruits munis de parachutes était prête à essaimer, le vent, malgré ses miasmes, assurait le transport des graines au cycle très rapide. Les propagules emportaient leurs messages, celui qui annonçait une nouvelle existence.

Les parachutes s’envolèrent. Robert ne les vit pas, il était entré dans un nouveau cycle, son corps était devenu le réceptacle d’un ensemencement, sa disparition physique était paradoxalement le signe d’un renouveau, ainsi fonctionnait la nature.

La sixième extinction s’achèverait bientôt… Dans l’orée de la forêt « rousse », un animal inconnu, pas encore tout à fait spécialisé, mais en excellente voie observait, attentif. Il allait falloir survivre, une nouvelle ère allait bientôt commencer. L’espoir résidait dans la biodiversité, mais sur la table de jeu, nous avions abattu pratiquement toutes nos cartes, la prochaine donne serait décisive pour la suite de la partie...


Audresselles, juillet 2012







Un pas après l'autre... (5)

  Marcher rend humain… La marche est l’un des derniers remparts contre l’accélération du temps. La techno-culture nous a vendu ce concept...