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jeudi 7 juillet 2022

Le jour se lève...

 

Un  matin froid et  humide pointe à l’horizon. On dirait un décor de cinéma. Un vieux film expressionniste allemand avec des noirs profonds et des blancs blafards. Les immeubles aux alentours se dressent comme des vaisseaux de guerre. Bientôt débutera la période tapageuse de l’agitation vaine des hommes.  l’étrange paysage  retombera dans son  anonymat industriel, comme une scène de déjà vu, au journal de vingt heures… Toute la magie s’effacera.

Bien entendu tout cela est subjectivité, impressions personnelles. Décrire ce n’est pas trahir la réalité, c’est une interprétation qui aide à vivre. Comme l’écrivait Marcel Havrenne, poète belge et oublié… Dans le halo d’un Louis Scutenaire :

“De la rose longuement et amoureusement décrite, il s’exhalait une agréable odeur d’encre fraîche.” J’aime à ce que mes matins sentent l’encre et le papier, le café également…

Sous  les toits de ma ville il y a des pensées qui cabriolent, elles sont paisibles et claires comme des regards de gens aimables que le soleil va éclairer. Des pensées qui gambadent, intemporelles, fragiles et impalpables. Le vent monte un peu, peut-être chassera-t-il les nuages du fanatisme?  Les prêcheurs de bonnes paroles, ceux qui par leur silence ratifient de sombres ignominies. Il faut se garder que les pensées s’étiolent et que les passions se fanent et se perdent dans la suie. Elles sont nos libertés…

Un reste de lune pâle fait les murs mystérieux comme des fantômes de comédie - avec leurs ombres bleues, mouvantes le long des rues luisantes.

Les cris plaintifs des mouettes vibrent  dans le ciel plombé, les oiseaux gris et blancs aux ailes immobiles font d’éphémères sculptures. Les fenêtres s’allument, et s’ouvrent les volets rivetés, aveugles, la cécité d’une vie sans bois et sans collines. Le pas sonore d’un éboueur martèle le présent. Ils intriguent toujours un peu ces bruits au bord du temps…

C’est malgré tout une contrée fiévreuse de nuages trop bas. En attente d’autres jours, de parfums de blé mûr, de vent marin sur les digues… En attente de frénésie de bonheur, de sarabandes, de serpentins. Un pays bourru et bon enfant qui souvent, malgré lui, soulève son échine. Il règne en cette saison une stase un peu morose comme cette mélancolie légère des dimanches après-midi… Un immuable hiver avec des éclaircies pour rappeler au monde qu’ici l’on a été heureux.

Ce jour, pas de tumultes, nous sommes au-dessus des frayeurs, surplombant l’abîme insondable des jours. Des peines infinies certes,  mais la joie de se revoir et de se souvenir de chaque baiser donné et de chaque baiser reçu et de rappeler au monde qu’ici nous serons de nouveau heureux… Nous avons souvent chanté, incendié les rues et les boulevards, au bout des digues venteuses de février. Au bord des trottoirs mouillés où les néons blafards se reflètent aux couleurs criardes des masques grimaçants. Nous avons poussé, nos bras soudés s’étreignant sous la bise, nos chansons déchaînées par la vigueur du vent, nos berguenaeres immenses, parapluies de géants. Nous avons dansé, insatiable, la soif au bec, inventant nos grimaces pour oublier nos peurs. Nous avons soufflé dans les fifres de joie, ballotté par les houles de la joyeuse bande, emporté  par les chahuts. Et, toujours, nous persisterons à danser dans les lueurs du jour.  Seigneurs du port  déroulant le rigodon de notre long périple. Nous trinquerons aux jours meilleurs qui réchauffent la mer, oublierons  les chagrins où s’incruste la dureté des temps. Écrasant la grisaille, nous frapperons de nos pieds grelots le pavé luisant des chemins de l’espoir, joyeux lurons de cortèges excentriques. Se gaussant des grincheux, entre la mer et les cieux, nous resterons pour toujours Masquelours…

Mais rien n’est grave et tout est farce… Rire de tout.  Comment vas-tu y’au de poêle? Pas mal Akoff!!  Et comme l’écrivait notre oublié poète : “Le calembour, ce fils naturel de la métaphore, fait souvent penser au bricoleur qui décroche, en gaulant des noix, une étoile dont il ne sait que faire.”

Il est temps d’allumer un sourire à nos masques, c’est une façon polie de mépriser les temps… Un fifre dans la tête… Il reste l’écriture, ce pratique monologue et une passerelle jetée sur le silence, “Une certaine manière athlétique d’user de la parenthèse et de capturer le lecteur dans un grand filet de points de suspension.” Marcel Havrenne




Janvier est dur...


 Le vent agite les arbres du jardin. Cerisier décharné et pommier chevelu et ébouriffé, arbres citadins que l’on aime quand même. Janvier est dur aux végétaux. Le gazon moussu est une page verte. Cette année, contre toute attente, la ponctuation de la pelouse s’est enrichie d’une multitude de mésanges, de bouvreuils, d’exotiques perruches vertes qui donnent à la banlieue des airs de villégiature. Le chat Jules a beau se camper sur le bac à compost, “trop gros mon ami”, les petits camarades à plumes te passent sous les moustaches.

La campagne me manque un peu, mais ce n’est pas triste. Comme lorsque l’on pense à un proche éloigné, il nous manque, mais on sait qu’il se porte bien et on se réjouit de le retrouver un jour prochain. Et puis, la Flandre sans estaminets c’est un peu comme un théâtre sans spectateurs, ni acteurs.  D’ailleurs… Janvier est dur à la culture.
Les horizons et les grands ciels de plaines me manquent, les saules…
“Vous voyez? Je voyais. Cette lumière dorée, souple, soyeuse, que confère à l’herbe, aux pierres, à l’air même, un rayon de soleil dans le feuillage des saules tétards, cette lumière basse, triomphante par son humilité même, humaine par sa tendresse, aucun arbre ne l’autoriserait. Mais nous étions debouts dans l’hiver, la lumière des saules n’était qu’un souvenir.”. Le jour du chien - Caroline Lamarche.
Les saules tétards, rien que le nom… Moitié arbre, moitié créature de légende. Un cousin dans l’hirsutisme, pas une branche bien ordonnée. Arbre pêcheur, au bord de l’eau, improbable sentinelle des haies, montant la garde au pied de mes monts si chers.
C’est dans l’intemporel que l’on se guérit du quotidien, janvier est dur à l’évasion. 
Je crois entendre dans les branches des arbres de la ville, les flonflons lointains d’un rigodon carnavalesque… Ce n’est qu’une illusion. La Flandre sans clet’che ni tambours c’est un peu comme un cœur à l’arrêt.
La pluie a remplacé le vent, sur la page du gazon, la nuit est tombée. Janvier se meurt, bien fait pour lui…
“J’ai eu le sentiment qu’elle parlait de la lumière des saules comme on évoque un amour qui se termine, un pays que l’on quitte, une rive que l’on abandonne pour passer de l’autre côté.” Le jour du chien - Caroline Lamarche.

Le pays des gens vrais.

 


L'oeuvre et le cliché sont de Pascal MANITOBA - Anartiste
« À vous, monsieur, ami ou passant (peu importe) qui surgissez de la foule et me happez au passage, prenant masque et surnom ; à vous qui redoutez d’être seul ne serait-ce que l’espace d’une seconde et qui, pour échapper à ce vertige, adressez n’importe quelle parole à n’importe qui, fût-ce à un lépreux ; à vous qui prétendez disposer de ma personne, certain que votre main molle et votre œil vitreux me charmeront ; à vous qui m’appelez votre « cher » tout en crachant sur mes bottines, je ne puis que vous tenir à juste distance, vous dire que m’attendent d’indifférables devoirs. » Michel de Ghelderode – Nuestra Senora de la Soledad – Sortilèges.

                  Il y a un moment que je n’ai pas entrouvert la porte des chroniques… Le temps passe si rapidement lorsque l’on n’a rien à faire. Et puis vivre et parcourir les sentiers est bien plus intéressant que de conter de minuscules parcelles d’existence. Écrire n’est pas conter, conter c’est se livrer et se mettre en danger, je suis un grand bavard dans ma tête… Pour le reste… 
                  Néanmoins, l’été fut fructueux en rencontres, souvent furtives, mais toujours d’une intensité rare. Ce que j’aime à nommer le pays des gens vrais. Gens vrais, gens frais… Dans le sens rafraîchissant pour nos esprits englués dans un quotidien que l’on nous décrit bien trop souvent comme plat, gris et jalonné d’interdits divers et variés. Le véritable monde n’est pas ainsi… Mais les gens vrais se cachent bien à l’abri, du tumulte, d’un conformisme frisant la bêtise, d’une forme de violence cérébrale. C’est pourquoi, il est difficile de les rencontrer… Mes Flandres, elles sont multiples… Se remettent difficilement d’un été sec et brûlant, les pauvres étangs à l’étiage misérable laissent voir le dos de mes malheureuses carpes, vivement les grosses pluies d’automne.
                  Parfois, les gens vrais se retrouvent dans les replis des réseaux sociaux, ce nom prend alors tout son sens… Je pense à Didier et à son périple familial et Bulgare où l’émotion se mêle à l’humour objectif du vieux routier de la presse … De boutades en discussions de bouffe, du Finistère Sud où je comparais les vertus comparées de la cotriade et des galettes de blé noir jusqu’à la mer Noire c’est parfois magique la modernité… Certes, les gens vrais sont souvent rugueux comme les récifs du Cap Sizun, mais c’est le secret de leur humanité, sur les rochers on peut s’y amarrer, c’est du solide. Je pense à Pascal Manitoba et son périple astral, peintre protéiforme et solaire… Une personnalité qui cultive l’amitié et la liberté comme on bichonne un jardin, il est l’auteur du crâne en illustration... Car là aussi, la dérision est toujours présente, et pour ce prince de Motordu, vie et mort sont les versants d’une philosophie résolument optimiste…  Et puis, Zat Folk, animateur à Radio Uylenspiegel Folk Radio, au sommet du plus beau fleuron de la cordillère des Flandres. Un regard clair et un éclat particulier :  celui de la dérision, l’intelligence de ceux qui ont beaucoup vécu… Dans un estaminet (je sais… Mais c’est incontournable, s’il fait soleil, la terrasse te prend en otage… S’il pleut, tu n’as plus qu’à te réfugier à l’intérieur, un estaminet, c’est douillet comme un cocon), et l’Hommel Bier a le don de te transformer en papillon, toi qui n’es qu’une pauvre chenille… Enfin, c’est ce que l’on m’a dit…
         Avez-vous remarqué que certaines personnes ont le don de vous faire sentir plus vivants, plus vrais. Certaines régions également, Le Sud Finistère, La Bulgarie de Didier, le grand Sud et l’Aquitaine de l’anartiste Pascal et la Flandre de Zat Folk, ma Flandre qui est une région ouverte au monde mais qui garde son identité, vivre au pays ! Ce n’est pas un repli, tout au contraire… Ces moments et ces endroits privilégiés paraphrasant le titre de l’un des contes du recueil Sortilège de Michel de Ghelderode – Voler la mort.
         Ainsi, profitez de vos jours à venir, ne laissez pas filer le sable fin des jours entre vos doigts fébriles. N’oubliez pas que chacun peut parcourir le pays des gens vrais, nul besoin de bagages encombrants, juste une petite besace d’humanité et de bonnes chaussures. Ah ! Et un sourire, ça peut aider…

« L’avenir ? Mon avenir ?... Que m’importe !... Gardez vos brumeuses et très relatives prophéties… Je sais de quels petits ennuis et de quelles petites satisfactions sera tissée ma vie proche, et quant à connaître l’heure et la circonstance de l’inéluctable trépas, je m’en contrefiche !... »  Michel de Ghelderode -  Rhotomago – Sortilèges.


Heureux et simple d'esprit.

 




Pour Charlotte,
Continue de construire des cabanes contre les loups avec ta petite couverture bien douce… Et surtout ne grandit pas trop vite, les loups ne sont pas toujours ceux que l’on croit…

26 février de l’année 2019, et le soleil brille, rutilant. Le ciel, bleu comme la capote d’un poilu, caresse gentiment les tuiles rouges des maisons rectilignes. Je regarde par la fenêtre, un chat est juché sur le rebord d’un balcon, et la poussière brille sous le sapin, saupoudrant, aérienne et subtile, le gazon avec une délicatesse appropriée.


            La rumeur de la ville gronde en sourds borborygmes jusqu’à l’impasse. Les premières jonquilles sont frileuses et prudentes ; mais la lumière trompeuse les incite et les embobine jusqu’à ce qu’elles entrouvrent leurs corolles.  Il n’y a pas un seul nuage, ne subsiste plus qu’un pâle couvercle de faïence de Delft qui garde au chaud la rue paisible.
            Cela me rappelle une gravure qui se trouvait dans ma classe de Cours Élémentaire de l’école Michelet. C’était une gravure des éditions Bourrelier, d’une sérénité parfaite, qui représentait un jour de marché sur une place, la représentation d’un monde idéalisé. Des passants souriants et affables. Des marchands aimables et des écoliers rieurs posaient pour l’éternité…
            Il y a une phrase dans je ne sais plus quel Maigret de Simenon où le célèbre commissaire prononce cette phrase : « Tout petit, j’aurai voulu être raccommodeur de destins… »
            Les années ont passé et s’estompent maintenant dans la ronde incessante des jours. Je rêvais souvent lorsque j’étais enfant… Je rêve encore d’ailleurs. J’ignore ce qu’est devenu cette affiche ? Elle fait peut-être la joie d’un collectionneur qui s’achète des morceaux d’enfance de peur d’oublier cette candeur qui disparaît…
            Il me tarde de retrouver la douceur des jours, cette lumière si douce des après-midis de Flandre. Ces ambiances qui m’apportent la fraîcheur des jours d’avant… Ces balades qui me laveront la tête de ces trois derniers mois… Ces dernières semaines où j’ai entendu et vu ce qui semble être le pire de la nature humaine... Finalement, existe-t-il des destins qui méritent d’être réparé ? Il est permis d’en douter lorsque l’on voit les vieux démons ressurgir, les éructations et les vociférations gratuites et ineptes…
            A presque soixante ans, ma quête n’est charpentée que par la recherche de l’ignorance, car c’est cette simplicité, cette naïveté retrouvée des choses qui donne du sel à l’existence.
            Je suis dans le salon et me voilà à mon bureau ; près de moi, ma conscience poilue et soyeuse, la chatte Minouche dort comme une bienheureuse. Hier, deux ou trois perruches se sont posées dans le pommier pour y manger les graines déposées plus tôt…Il n’y a rien d’autre, uniquement l’essentiel.
            L’année dernière, au cœur de juillet, j’ai souvent écouté les silences de la nuit. Silence des plus relatifs d’ailleurs… On entendait le bruissement des feuilles, l’agitation des branches, toute la petite faune des bois qui tenait assemblée, au creux des taillis, loin des hommes. Et là, j’ai compris que le seul discours recevable était ce message, le seul langage recevable tel quel, sans interprétation aucune… Cet éloquent silence contenant toutes les philosophies du monde.
            A presque soixante ans, j’ai appris que pour avancer, il fallait oublier pratiquement tout ce que l’on avait appris, car seul l’instinct demeure et perdure.  Les discours creux ne sont souvent que les oripeaux d’une société malade de bruit et de fureur où le verbe avoir a remplacé le verbe être…
            J’ai la prétention de devenir un imbécile bienheureux et j’y travaille.


Loos, le 26 février 2019.



Un pas après l'autre... (5)

  Marcher rend humain… La marche est l’un des derniers remparts contre l’accélération du temps. La techno-culture nous a vendu ce concept...