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jeudi 1 février 2024

Lieux non communs...

 


 Toute la subtilité de la démarche est de ne jamais s’accaparer des lieux que l’on traverse. La bonne pratique est de laisser les atmosphères vous imprégner, laisser le paysage s’emparer de votre  petite personne.  De toutes les façons, on ne laisse que d'infimes traces de notre passage -  à  la  condition de ne pas se comporter comme un sagouin - mieux vaut  garder à l’esprit  que nous ne sommes que des invités  et que nous  restons très peu de temps .
En habitant la nature, arrive un  moment où la nature vous habite et chaque minuscule détail devient alors sujet d'étonnement. Voici  peut-être encore  une nouvelle explication de ce que  certains appellent la foi. Après bien des saisons, j’ai la ferme et définitive  conviction  que la foi libère alors que la croyance enferme.
La mesure de l'âge donne l’occasion de  cultiver cette naïveté des choses à  l'écart du monde et du vacarme. Cette étonnante  découverte journalière :   la fragilité de l'ensemble où rien n'est anodin, sans angoisse et en pleine conscience de la dualité entre être et avoir été,  la clé de toute la voûte…
C'est une philosophie saine d'aimer la vie comme l'expliquait Sylvain Tesson à  France Inter pour présenter son livre  : "Noir" :
"... c'est la même chose parce que la mort c'est la vie, et la vie c'est la mort. Si nous ne mourrions pas la vie n'aurait pas de valeur. La beauté de notre existence tient dans son caractère éphémère. On sait que c'est bref, tout de même. On n'aimerait pas trop que ça s'arrête. Mais c'est parce que la vie va s'arrêter qu'il faut l'aimer et qu'il faut la dévorer avec appétit. Je ne vois pas tellement de différence entre l'Himalaya, la beauté du monde, la montagne, l'exaltation vitale et la certitude qu'on va mourir. C'est au contraire un appel qu'il faut absolument avoir à l'esprit. Il ne faut jamais l'oublier."(Sylvain Tesson).
Il a parfaitement raison Sylvain,  parcourir les forêts profondes et les océans  immenses et s'extasier un peu plus chaque jour sur la chance qui nous est donnée,  traverser cette vie si terriblement belle…
"Tu trouveras bien plus dans les forêts que dans les livres."
Bernard de Clairvaux 



mercredi 31 janvier 2024

Au pied de la paroi...



La quête est certainement le thème le plus abordé et le plus fascinant dans la littérature. Il semble que ce siècle tristounet offre le spectacle permanent d’un monde artificiel aux horizons de carton-pâte, un théâtre médiocre un peu plus affligeant à chaque jour qui passe…

L’ un des remèdes, le seul peut-être… est  de trouver sa propre montagne sacrée à gravir. Mont Yên Tu pour laquelle, à l'image du roi Trần Nhân Tông, il vous faudra abandonner le palais royal de votre confort ainsi que  vos  aliénants conformismes afin de pouvoir  vous regarder en face. Mont Meru, âpre massif,  où seul l'or de vos émotions retrouvées pourra vous être d'une quelconque utilité.
Ce  vieux compagnon de route, le monumental Dante Alighieri, nous parle de Purgatoire sous la forme d'une montagne. L'escalade y  est synonyme de libération. Passerelle entre Ciel et Enfer, chère aux philosophes du Moyen Age. Mais, nous ne sommes pas de misérables pécheurs gagnant notre salut en nous écorchant les mains aux  pierres acérées, ici-bas  pas d'anges séraphins ni de démons cornus, juste  un profond  ennui. Votre pénitence : subir le quotidien abrutissant qui contamine davantage et ce, à chaque minute,   l'humanité de notre hémisphère, trop nourrie et trop effrayée par la seule perspective d'être en vie. 
   En montagne, lorsque vous êtes en péril, la seule voie possible est d’aller  vers le haut  toujours et encore… et  la perspective du départ vers le camp de base est souvent encore plus effrayante que l'escalade de la pente elle-même. 
Au pied de la côte : une muraille vertigineuse - elle  n'est que la somme des angoisses, des actes manqués, des lâchetés et de l'image sublimée que l’on possède  de nos pauvres carcasses. Essuyez le fard de vos joues, et regardez... derrière il y a votre véritable visage. 
La montagne, symbole de  vie, l'image illusoire que nous offre la nature de l'inaltérabilité des choses, alors que l'impermanence est la seule vérité, même pour les sommets. La montagne est à la fois masculine et féminine. Masculine avec ses proéminences et ses saillies lancées vers le ciel, pompant l'énergie du sol pour l'expulser vers le ciel... Féminine avec ses cavernes et ses crevasses cachées, secrètes, ses sources abritant la vie… et la vie est avare en montagne, c'est le signe que la vie est précieuse. 
La sagesse est de se mettre en marche vers le camp de base pour affronter la dernière ligne droite avec sérénité. C'est votre Voie et vous êtes le seul, la seule, à pouvoir  l'affronter. Ce n'est pas toujours  un combat, juste une tentative de compréhension de cet univers dans lequel nous évoluons sans jamais nous arrêter, comme si le sommet était toujours plus haut... Les montagnes comme les hommes ont une fin, mais considérez  cette marche vers l'absence avec philosophie  est  un aboutissement. 
 
"Prendre la vie au sérieux ne signifie pas se consacrer entièrement à la méditation comme si nous vivions dans les montagnes himalayennes, ou jadis au Tibet. Dans le monde contemporain, il nous faut certes travailler pour gagner notre vie. Pourtant, ce n'est pas une raison pour nous laisser enchaîner à une existence routinière, sans aucune perspective du sens profond de la vie. Notre tâche est de trouver un équilibre, une voie du juste milieu. Apprenons à ne pas nous surcharger d'activités et de préoccupations superflues mais, au contraire, à simplifier notre vie toujours davantage. La clé nous permettant de trouver un juste équilibre dans notre vie moderne est la simplicité."  Le Livre tibétain de la Vie et de la Mort -  Sogyal Rinpoché. 


 

mardi 30 janvier 2024

Escale...

 

Ultime retour à terre… Il a longé la ligne dans le vent de marée. Il a encore le souvenir du sel et il a gardé autour de lui, le chant des oiseaux. Le voilà enraciné là…  On le devine à peine entre les vibrations de l’air. Ses aurores boréales sont devenues aurores bretonnes. C’est au milieu des bois qu’il grince. Il  a quitté les quais de l’enfance pour les rides d’aujourd’hui où le sable se niche. Son refuge est paisible en dépit des rafales, ses derniers traits s’érodent, il a terminé sa quête et son suprême  et immobile périple restera sans fin…


lundi 29 janvier 2024

Les goûts et les couleuvres...



« L'essentiel dans cette manière d'arriver est d'agréer maints soufflets et de savoir avaler une quantité de couleuvres : M. de Talleyrand faisait grand usage de ce régime des ambitions de seconde espèce. »

Chateaubriand - Mémoires d'outre-tombe

 Une des multiples origines de l’expression “avaler des couleuvres” est de nature gastronomique. C’était l’heureuse époque où les demoiselles anguilles pullulaient dans les rivières de France et où leurs abris ne se composaient pas encore de bidons et de bouteilles crasseuses, réceptacles mortifères de saloperies diverses et variées… 

Donc loin d’être un plat prestigieux, l’anguille était, à l’époque, ce que le hamburger est aujourd’hui pour l’adolescent boutonneux ou les tomates “bio de circuit court” pour le bobo soucieux d’éthique.  Quelques antiques farceurs eurent alors  l’idée, pure facétie de  potache,  de mêler à la matelote persillée quelques tronçons de couleuvres, afin de mieux profiter du spectacle des  crédules gobeurs de n’importe quoi…  Il arrivait que l’ infortuné convive  fasse  preuve de clairvoyance, mais il ne pipait  mot, la peur du scandale étant bien plus forte que le plat saumâtre servi à un nigaud…

  Certains chercheurs de peccadilles proposent plutôt une interprétation trompeuse entre le terme couleuvre et couleur, pourquoi pas?  Donner des couleurs à gober, c’est un peu plus gai.  Il est vrai qu’une bonne couche de peinture peut vous faire passer une antique pétoire pour le summum de la technique automobile, un peu de fard sur une grimace rend toute suite les choses plus supportables.

         Le serpent de l’Eden qui provoqua un joyeux patacaisse dans les vergers célestes en  bradant à vil prix  la Royale Gala à cette niaise  d’Eve était-il couleuvre? En l’absence  de squelette, la confusion est permise.

         Arsène Muselier, héros de Marcel Aymé, digne fils de la terre, cul-terreux matois ne fit pas, lui, l’erreur d’avaler les couleuvres de la Vouivre, femme? femme-serpent? serpent-femme? Arsène est raisonnable et n'osera pas ruser afin de  s’emparer du fabuleux bijou de la Vouivre, il préférera combattre les serpents que les avaler  ce qui est moins indigeste.

Mais que les petits malins  ne s’amusent pas trop de la   crédulité des naïfs. Les  candides ont su cultiver cette particularité comme une qualité de cœur. Sous un air bonhomme, ils sont très capables de discerner l’ombre  d’un soupçon de malice. Par  souci de pudeur ou par  délicatesse, ils préfèrent jouer les imbéciles, c’est bien  plus reposant.

 Tel le dieu Janus, les crédules ont deux visages : l’un d’innocence souriante, gourdiflot béat traversant les marécages des passions humaines ; l’autre de scepticisme amusé mêlé d’un voile de mélancolie,  les plus belles choses sentent parfois  un peu le moisi…

         La conclusion de cette réflexion ‘reptilo-gastronomique” s’adresse aux satisfaits, aux fats, aux outrecuidantes baudruches piétinant  les rêves et les sentiments des naïfs.

         C’est cette célèbre  phrase de Georges Courteline :

         “Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet…”

        

 


vendredi 26 janvier 2024

L’anti-aventure.



    8500 kilomètres…  Il y a environ 8500 kilomètres de voies navigables intérieures -  et on ne  compte même  pas toutes les petites rivières bien planquées, genre Le Léguer de Bretagne.  C’est une bien jolie contrée que ce vieil hexagone. Sans compter  la Loire, ce roi des fleuves, trop libre pour supporter la moindre coque pansue. Pour ce sauvage monarque, il nous reste heureusement les joies de la pagaie…
    Parcourir les canaux et rivières à la vitesse humaine de 5 à 8 km/h marque l’opposition ultime à la trépidation stérile, contemporaine et tapageuse.  C’est incarner  le "Quiet Captain” d’une “anti-aventure” à la barre d’un avalant de moins de 20 mètres. Vivre le premier sassement de la première écluse, le bouillonnement de l’eau sur les vantelles et le bateau qui monte.
    Passer l’écluse dans le soir arrivant et contempler sereinement le mouvement lent des arbres sur la rive, dans le silence - vous n’entendrez  aucun cri strident de singe dans la jungle placide du canal de Bourgogne -  Juste le glouglou  d’un petit cru bourgeois qui  fait de la plongée dans la fraîcheur de l’onde…
Liquide randonnée qui en vaut bien une autre  car  tout est toujours  là…  Dehors!



 

jeudi 25 janvier 2024

Ne crois pas que les Dieux soient des mecs… (1)





Allez! On remet les pendules à l’heure… On se balade dans l’inconscient universel et on raconte la mythologie (la véritable histoire!). Alors que depuis pas mal de millénaires, ce sont les femmes qui transmettent la vie, pourquoi de petits rigolos se sont  choppés  le melon à vouloir monopoliser le Panthéon des divinités? D’ailleurs, il est tout à fait  admis, et ce depuis  quelques décennies,  que les femmes ont le droit de porter le Panthéon (court ou long, tout dépend des religions…)
On commence par Yemova, la mère de nombreux orishas, divinités d’Afrique de l’Ouest qui ont migré vers l’Amérique du Sud  et que l’on retrouve dans le Vaudou.
Yemova est la représentation divine du principe maternel et du fleuve Ogun. Elle est de ce fait associée à l’eau et à la fertilité, est parfois symbolisée par une queue de poisson ou des signes visibles de maternité, une poitrine opulente par exemple.
Au Brésil elle se nomme Yemanja de la mer, si vous l’ignorez, écoutez mieux Bernard Lavilliers…
Donc Poséidon, camembert, va jouer avec ton trident!
 

mercredi 24 janvier 2024

Le Vieux Jimmy...

 

“J'ai décidé de ne plus rien décider,
d'assumer le masque de l'eau,
de finir ma vie déguisé en rivière,
en tourbillon, de rejoindre à la nuit
le flot ample et doux, d'absorber le ciel,
d'avaler la chaleur et le froid, la lune
et les étoiles, de m'avaler moi-même
en un flot incessant.”
Homélie
“Ces quelques règles de vie simples à respecter – un stylo noir la nuit, un stylo en or en plein jour, éviter nourritures trop tristes et main un peu lourde sur le whiskey, ne pas pointer une arme à feu vers soi, ne pas canarder en poussant le cri-cri de la bécassine , ne pas utiliser d'essence comme fluide de démarrage, ne pas lire de journaux cochons sous le nez des hôtesses de l'air
– ça arrive tout le temps; il est temps d'arrêter de nettoyer son assiette, temps d'oublier l'anniversaire des morts, de donner tout ce qu'on peut aux pauvres.
ça pourrait continuer comme ça longtemps et d'ailleurs ça ne va pas manquer : qui peut choisir entre l'animal sur la route et le fossé? Un magnum pour déjeuner c'est un peu trop mais pas assez pour dîner. Lustrez les étoiles réelles la nuit comme un homme invisible caresse un chien, un homme bien réel, le souvenir d'un chien perdu sous le treillage de la belle-de-jour quarante ans plus tôt. Dansez avec vous-même de tout votre cœur de toute votre âme, de temps en temps avec d'autres, mais ne mangez pas toutes les baies que mangent les oiseaux sinon vous mourrez. Embrassez-vous dans le miroir mais ne tombez pas amoureux des photos de jeunes filles dans les magazines. Ne tombez pas amoureux comme si vous tombiez dans un trou du plancher dans une maison abandonnée, ou bien d'un quai la nuit, ou dans une crevasse recouverte d'une couche de poudreuse, vache qui se débat dans les sables mouvants tandis que les autres vaches regardent sans intérêt particulier, ou bien encore en arrière d'une corniche qui s'effrite. Ne tombez pas amoureux de deux à la fois. Du plafond, vous voyez bien le cercle que forment les trois, quoique l'une puisse être ailleurs. Il est déchiré, il se déchire lui-même, il danse, il tournoie si vivement que tout ce qu'il est vraiment vole de tous côtés. Il se recroqueville comme un papier froissé mais se lève chaque jour d'entre les morts.”
Théorie et Pratique des Rivières - Jim Harrison 





Un sac usé aux bretelles.

Il n'y a pas de secret, rien qu’un sac usé aux bretelles. Il y a des gosses qui courent au bord de la rivière et des nuées orageuses s’a...